Avoir eu 80 ans à 32 ans

J’écris cet article car on parle beaucoup des stigmates visibles de la grossesse et de l’accouchement: vergetures, kilos en trop, diastasis, peau en surplus…si de ce côté-là j’ai été épargnée, vous allez voir que ce dont je vais vous parler est très rarement (jamais?) évoqué. Je me suis sentie atrocement seule face à la situation, et j’aurais aimé trouver des témoignages comme le mien.

Après mon troisième accouchement sans péridurale dont j’ai mis 10 jours à me remettre, j’ai été prise de douleurs quotidiennes. Je pensais à un œdème, je ne me suis pas posé plus de questions que ça.

Et puis un soir, j’ai réalisé que je faisais une descente utérine. Mais alors une vraie descente utérine…Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je m’étais préparée. J’avais bossé mon périnée. Je me suis sentie punie, détruite, abîmée, je me suis dit que mon mari allait me quitter, que je serai frigide, bonne à jeter, incapable de recevoir et de donner du plaisir.

Le gynécologue qui m’a reçue en urgence m’a dit: « C’est normal ». Comment accepter ce terme à 32 ans? Mais aussi: « Ca s’améliorera un petit peu avec la rééducation, et puis vous vous y ferez », et: « vous apprendrez à vivre avec ». Tout en l’écoutant et en pleurant toutes les larmes de mon corps, je me suis dit: jamais. Je ne m’y ferai jamais. Je ne l’accepterai jamais.

Pendant un mois, j’ai pleuré quasiment tous les jours. J’en voulais à la terre entière, moi y compris. Je me disais que ce 3ème bébé était une erreur et je culpabilisais de penser ça. On m’a conseillé de rester allongée le plus possible pour préserver ce qui restait à préserver. Je ne servais à rien. Le peu de fois où je sortais, j’avais l’impression qu’il était écrit « périmée » (tiens, c’est presque le même mot, ça ne doit pas être un hasard) en gros sur mon front. Je me trouvais vieille, moche, immonde. Tout le monde me disait: « on ne dirait jamais que vous avez accouché il y a…/on ne dirait jamais que vous avez eu trois enfants »…je le prenais comme un soufflet, un camouflet, une affreuse ironie du sort.

J’ai fait ce qu’on fait tous quand ça ne tourne pas rond: je suis allée lire le net. Les témoignages m’effrayaient. Ils allaient quasiment tous dans le même sens. Les happy-End étaient l’exception. Je me suis vue opérée, je me suis vue crever seule au bord de la route avec mon périnée défoncé.

Hamid et ma famille ont été très présents. Ca a été une période difficile pour tout le monde, pour les filles aussi. Fériel est allée jusqu’à nous dire, du haut de ses 6 ans, qu’elle voulait mourir. J’étais déboussolée de voir à quel point mon état rejaillissait sur mes enfants, alors même que j’essayais de les préserver (difficile de le faire en pleurant plusieurs fois par jour).

J’avais besoin d’agir. De faire quelque chose. N’importe quoi. Ma sage-femme l’a bien compris et m’a recommandé de commencer à retravailler mon périnée le plus vite possible (ce que font aujourd’hui quelques maternités avant-gardistes, à contre-courant du discours ambiant), et a débuté la rééducation avec moi 15 jours avant « la norme ».
Je me levais périnée. Je dormais périnée. Je mangeais périnée.

Je n’ai rien lâché. Je me suis promis que jamais plus mon corps ne serait dans cet état. J’ai testé toutes les solutions possibles et imaginables, des sextoys à l’électrostimulation en passant par les applis iPhone.
J’ai appris que dans nos sociétés, on marche sur la tête. Qu’on devrait rester allongées pendant minimum 6 semaines post-partum. Qu’au lieu de ça, nous courons partout, portons bébé et cosy, abdos et périnée détruits, aggravant ainsi souvent nos propres cas. Que dire aux femmes « de ne surtout rien faire côté rééducation avant 6/8 semaines post-partum » est une aberration.

J’ai remercié le grand manitou du périnée de m’avoir fait naître au Xxème siècle, où de nombreuses solutions sont possibles. Autrefois, on pendait les femmes tête en bas. Elles se bourraient de tissus pour tout retenir. Elles enchaînaient les infections dues à des pessaires inadaptés.

Je n’ai rien lâché. Je suis partie à la reconquête de mon corps. Natation. Gainage abdominal (les abdos retenant les viscères, tout est lié), travail du périnée. Tous les jours. Sans exception. Ma sage-femme a été stupéfaite de ma récupération qui ne devait pas tout à ses compétences. Elle m’avait donné 9 mois à un an. En 3 mois, j’ai totalement repoussé mon utérus à sa place. Techniquement, tout fonctionne très bien (voire mieux qu’avant, c’est l’effet kiss-cool). Mon mari ne me quittera pas (en tout cas, pas pour ça).
Moralement, je suis de nouveau opérationnelle, j’ai retrouvé ma place dans ma famille. Les filles vont bien.

Mais mon périnée profond reste fragile. J’ai encore du mal avec la position debout prolongée. Mon rapport à mon corps a changé. Je sais qu’il ne me fera plus de cadeau. Je ne le lâcherai pas. Et je ne ferai plus jamais d’enfant. Mon potentiel problème de deuil de la grossesse a été tué dans l’œuf.

Le périnée est le socle de notre corps. Même chez les hommes, un périnée en mauvais état peut faire des dégâts. Si vous voulez que vos hommes soient des bêtes de sexe, dites-leur de faire attention à leur périnée, aux charges lourdes, à la course à pied (eh ouais, y’a une justice)…Ce sujet reste tabou, mais quand j’ai osé en parler autour de moi, quelques langues (parfois très jeunes) se sont déliées.
Prenez soin de vous.
Je vous recommande le livre de Bernadette de Gasquet sur le sujet. Parlez-en à vos filles. Parlez-en à vos amies. Parlez-en à vous-mêmes pour ne pas l’oublier.

PS: vous comprendrez aisément que je ne trouve pas de photo pour illustrer cet article. En revanche, comme Sia, je conclurai d’un: never give up never give up nononono…

4 réflexions sur “Avoir eu 80 ans à 32 ans

  1. Inès dit :

    Allez, courage, on dirait que tu tiens le bon bout. Si ça peut te consoler, voici mon témoignage, moi j’ai (toujours) 80 ans à même pas 30 ans, et sur un premier bébé. Mon problème: la vessie! Bien descendue malheureusement , avec parfois l’incontinence qui va avec (bah oui, 4kg et 55cm qui passent par là, ça laisse des traces et je ne te parle même pas de la grosse épisio+ déchirure qui a filé dans le vagin et vers l’anus), la rééducation qui ne change rien et on m’a dit, pas de chirurgie avant la fin du projet grossesse! Mais la vie est belle quand même, y a tellement pire malheur que ça 😉 (je me demande bien ce que ça donnera après un futur enfant! Surprise! 😀 )

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    • lafamillebblog dit :

      Ariane m’a expliqué ce qui t’est arrivé Inès. Merci pour ton témoignage qui montre qu’un même événement peut être vécu très différemment par deux personnes. Je vois que contrairement à moi, tu as cumulé tous les facteurs de risque: grosse déchirure, macrosomie, forceps…de mon côté le seul facteur de risque était le nombre d’enfants. Ariane m’a dit que tu le prenais avec beaucoup de philosophie, et je t’admire pour ça. C’est certain qu’il y a plus grave et en tant que médecin tu es bien placée pour le dire, mais personnellement, ça m’a terrorisée et traumatisée. Passé 15 heures, je ne pouvais plus tenir debout tellement j’avais mal, alors avec 3 enfants à gérer, j’ai eu très peur. Peur pour ma vie intime aussi.
      Je pense que de ton côté, il faut te laisser le temps, l’allaitement relâche les tissus. Et ne pas opérer sans avoir tenté tout ce qui était possible en rééducation.
      Au delà de mon témoignage, je voulais alerter les femmes sur ces problèmes qui sont clairement minimisés. Au lieu de faire de la prévention, au lieu d’apprendre aux femmes à préserver leur périnée avant les enfants, au lieu de privilégier les bonnes positions pour accoucher, on attend et on agit pour que tout soit détruit et ensuite prendre en charge sur le dos de la sécu les 20 séances de rééducation/réparation. Je trouve qu’on marche sur la tête.
      J’espère que tu te remettras le mieux possible, et n’hésite pas si tu as besoin de conseil ou de soutien.

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      • Inès dit :

        Une chose est sûre, j’ai retenu pour moi-même mais aussi maintenant pour mes patientes: la clef: la prévention! Je ne laisserai plus jamais une femme enceinte sortir de mon cabinet sans l’avoir informée! 😉 De mon côté c’est exactement ça, je vais laisser le temps au temps, je fais ma rééducation, j’attends la fin de l’allaitement et qui vivra verra. En tous cas, je ne suis pas prête à passer sur le billard 😀 Bon courage à toi

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