Moi et mon métier: je t’aime moi non plus

Je sais que les gens aiment s’imaginer les profs, et surtout ceux de leurs enfants, comme des prélats ayant la foi chevillée au corps, dormant pédagogie et mangeant didactique, se levant en chantant pour retrouver leurs ouailles et racontant à qui veut l’entendre: « moi, j’adoooore mon métier. Il me passionne ». D’ailleurs, comme prof, il faut forcément, telle Brigitte Macron, être « passionné(e) ».

Je ne fais clairement pas partie de cette catégorie. J’admire ceux qui ont la chance de s’y être intégrés.

Mon rapport compliqué à mon métier vient de loin. Quand, en Lettres, lassée de ma robotisation-production de commentaires composés, et déconnectée de profs qui s’extasiaient sur des vers latins qu’ils avaient passé la nuit à traduire, j’ai annoncé à mes parents que je voulais « faire instit », ça a été le bide intégral.
« Je méritais mieux ». J’ai toujours été dans les têtes de classe, major de promo à la fac (et 2ème au concours). Mes parents me voyaient prof en fac, ou, « au moins », prof au lycée. Hamid aussi a eu une réaction violente. J’ai dû expliquer (oui, les instits ont le même niveau d’études que les profs de collège et lycée certifiés. Non, les instits ne passent pas leurs journées à faire les marionnettes et à corriger trois pauvres dictées), argumenter, faire accepter mon choix. Ça va vous paraître affreux, mais aujourd’hui, je ne sais même plus quels arguments j’ai utilisés. Ils devaient être totalement idéalisés et déconnectés de la réalité. Je ne sais plus pourquoi j’ai voulu faire ce métier.

Je suis allée au bout de mon choix. Je me suis transformée en ermite pour préparer le concours réputé difficile. J’ai validé des stages, certains dans des conditions atroces (pas forcément dues aux élèves) qui m’ont fait penser dès le départ à la démission.

Et puis j’ai découvert la maternelle. Sa liberté pédagogique. Son absence de pression. La fraîcheur des élèves à cet âge. La possibilité de tester des tas de choses. Les collègues géniales. Un vent de douceur. La sensation d’être à ma place, enfin.

Puis, la dégradation des conditions de travail. Les classes difficiles, auparavant exception, devenaient la règle (et je n’ai jamais eu aucun problème d’autorité). La paupérisation du quartier. Les problèmes collatéraux à gérer. Plus d’ATSEM. Le ménage pas fait. Les classes dégueulasses.

Parallèlement, un point qui a commencé à me poser problème quand j’en ai pris conscience: l’image de mon métier dans la société. Vous allez me dire: on s’en fout, tu sais ce qu’il vaut, les gens sont cons, tu fais le métier le plus important du monde…bah non, on s’en fout pas. Mon métier manque de prestige. Et arrêtons l’hypocrisie. Nous avons tous besoin de reconnaissance sociale à travers notre emploi. Moi, la reconnaissance, je m’assois dessus. Je ne suis pas fière de mon métier. Je m’excuse presque en disant ce que je fais dans la vie: Ah, prof des écoles? Ouais, instit, quoi! En CM2? Ah, en maternelle…bah vous avez bien du courage. Je sais pas comment vous faites. Moi je pourrais pas (voilà la seule espèce de reconnaissance que j’obtiens, et la conversation s’arrête le plus souvent là). Les collègues de mon mari sont parfois étonnés quand il dit ce que je fais. Comme si nos métiers ne « collaient » pas ensemble socialement. Vous comprenez, je suis au bas du bas de l’échelle professorale. Les gens pensent encore que quand on passe au niveau supérieur, c’est qu’on a eu une promotion, et que les instits de maternelle sont donc les plus crétines du corps de métier (mon voisin médecin m’a un jour demandé: « Vous enseignez en maternelle…c’est un choix? »). Je ne sais plus ce que je vaux.

Intellectuellement, j’ai fini par me l’avouer, je m’ennuie. Pourtant, j’ai changé plusieurs fois de niveau, je les ai tous faits. De local. De façon d’enseigner. De pédagogie. De façon d’organiser ma classe. Heureusement, il y a les collègues, mais ce n’est pas avec elles que je passe ma journée. Quand je suis en classe, je pense toujours à autre chose (merci Julie de m’avoir rassurée en me disant que c’était pareil pour toi). Pourtant, il y a des moments de grâce. J’aime beaucoup préparer la classe aussi. Là, je réfléchis, je choisis, je projette. Mais faire classe m’ennuie.

Alors, on m’a dit: « bah, passe des concours. Fais maître-formateur. Fais conseiller péda. ». Nan. J’ai pas envie. J’ai plus envie.

Évidemment, je me pose des questions. Je cherche des solutions. Des rustines. Des portes de sortie (si vous saviez à quel point nous sommes nombreux(ses) dans ce cas). Évidemment, tous les domaines qui me branchent sont soit sans débouchés, soit tributaires d’une reprise d’études trop longue pour être financièrement assumée. On m’a conseillé d’y aller par étapes. On m’a dit que c’était la REP-zone violence qui m’avait dégoûtée.

J’ai donc franchi la première étape ces 6 derniers mois. La vie, c’est maintenant. J’ai utilisé tous mes points REP accumulés depuis 10 ans, quitté mes collègues bien-aimées pour demander un département dont personne ne veut, le Val d’Oise. Il m’ont bien-sûr accueillie les bras ouverts. J’ai utilisé tous mes points REP dans un coup de poker ultime pour demander des écoles proches de chez moi. Des écoles que tout le monde veut, bien entendu. Les syndicats m’ont dit que je n’avais pas assez de points. J’ai tenté le tout pour le tout. Appelé 75 écoles avec l’aide d’une autre collègue sur le départ. Organisé mes vœux selon des critères ubuesques. Appuyé sur le bouton de validation en ayant de sentiment de déclencher l’arme atomique. C’était cette année ou jamais. Après, je perdais tous mes points REP. J’aurais fait tout ça pour rien.

Eh bien, vous savez quoi? Le dieu des maîtresses existe. Je viens tout juste d’obtenir un poste sur un coup de chance inouï dans une école extrêmement demandée à 5 minutes de chez moi (sur le papier, je n’avais clairement pas les points nécessaires), qui devait m’être prédestinée parce qu’elle est en briques rouges! J’ai même failli obtenir l’école des filles. La REP-zone violence, c’est fini. Les bouchons, c’est fini.

Mais je ne me leurre pas: les interrogations, elles, ne sont pas finies. J’espère gagner 5 ans dans mes pérégrinations professionnellement existentielles. Une chose à la fois. Une année à la fois. Je verrai bien si le problème tenait dans les conditions de travail ou autre chose. J’aurai essayé.

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Regardez! N’est-elle pas toute mignonne, cette ch’tite école en briques?

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6 réflexions sur “Moi et mon métier: je t’aime moi non plus

  1. Lucie L. dit :

    Comme je te comprends sur le manque de reconnaissance…Moi aussi je connais des moments de lassitude, des envies de changement… Heureusement j’ai des supers collègues et les bonnes journées me rappellent pourquoi j’ai choisi ce métier..
    Merci de partager avec nous ces ressentis que je connais si bien!

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  2. Adeline dit :

    En collège aussi, je souffre du regard des autres sur mon métier: «Vous vous plaignez tout le temps. Vous êtes toujours en vacances. Ça va, prof, c’est pas trop fatiguant et puis en plus, vous ne travaillez que 18h par semaine….» Depuis deux ans, je pense à une future reconversion. Mon métier me prend vraiment la tête, m’empêche de dormir. Je demande ma mutation tous les ans, dans l’espoir de me rapprocher de mon domicile. Verdict dans une dizaine de jours…

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    • lafamillebblog dit :

      On est extrêmement nombreux dans ce cas, est-ce une question de génération? J’espère que tu auras autant de chance que moi pour ton futur poste même si de mon côté je ne me leurre pas, ça ne changera rien au problème de fond. Et puis je me demande si c’est une bonne idée tant que les enfants sont petits…Puis-je te demander si tu as des idées de reconversion?

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      • Adeline dit :

        C’est exactement ce que je me dis, tant que les filles sont petites, mon métier est tout de même bien pratique. Je n’ai pour l’instant aucune piste pour l’avenir, il me faudra un déclic, certainement un gros ras le bol voire un burn out pour décider de démissionner… et trouver à ce moment-là une nouvelle voie!

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