Jouer avec ses enfants, ou se résigner à sa propre nullité

Aujourd’hui, je l’accepte et je l’assume: je ne sais pas jouer avec les enfants.

Longtemps, je l’ai considéré comme une anormalité. Je me suis forcée pendant des mois et des mois, me disant que dans la panoplie de la mère-digne-de-ce-nom, il y avait forcément la capacité à jouer, à savoir jouer et à aimer jouer.

Mes plus grandes sources de détresse. Pourtant j’y jouais moi-même étant petite. Le passage à l’âge adulte est-il si cruel qu’on ne puisse même plus faire appel aux réminiscences de nos anciens plaisirs?

Mais rien à faire. Ça ne vient pas. Lorsque mes filles me demandent de jouer avec elles, j’ai l’impression qu’on m’envoie au bagne. Elles ont fini par y renoncer plus ou moins, comprenant certainement que d’une part, je n’aime pas ça, et que de plus, je suis d’une totale nullité en la matière, et qu’au final, je les plombais plus qu’autre chose.

En classe, ça me pose aussi des problèmes, puisque je suis sensée passer de longs moments au coin cuisine et poupée pour jouer et parler avec mes élèves. Or, dès que j’ai fait un café et que j’ai fait semblant de manger une pomme, c’est le néant. Mon cerveau refuse de concevoir le moindre petit scénario. Le pire du pire étant chez les petits, où une bonne moitié de la classe étant mutique ou ne parlant pas français pendant 6 mois, je me retrouve le plus souvent à monologuer autour d’une fourchette en plastique, en me demandant ce que j’ai fait au bon dieu pour me retrouver là.

J’envie Hamid, qui avec un caillou et un bout de ficelle, sait concevoir spontanément une histoire digne des plus grands films hollywoodiens. Qui sait se rouler par terre, faire voler des trucs, prendre des voix bizarres, faire vivre les personnages.
Moi, quand on me tend un playmobil à faire parler, j’ai une crise d’angoisse.

J’ai beaucoup culpabilisé. J’ai acheté un livre: « savoir jouer avec ses enfants », où j’ai cru qu’on me dédouanerait et qu’on me filerait de bons tuyaux. Finalement, j’y ai lu qu’un enfant avec qui on ne joue pas ne se développe pas bien psychologiquement. J’ai arrêté de lire cet ouvrage accusateur à la page 36.

Depuis, j’essaie de me concentrer sur ce que je sais bien faire: faire des gâteaux avec les filles. Jouer à des jeux de société. Dessiner avec et devant elles. Leur proposer des jeux éducatifs. Mais je ne veux pas être la mère chiante comme la pluie, celle avec qui on apprend et on s’éduque, mais on ne s’amuse pas.

Heureusement, il y a les albums et les livres de jeunesse. Mais attention, je ne vous parle pas de T’choupi. Quand je lis un livre, faut pas que je m’ennuie. Je vous parle de Chien Bleu. De Loulou. De Toc, toc, toc. Du Géant de Zéralda. De ces histoires où il y a tension, acmé, point de chute, inattendu, richesse de langue qui font que quand je les mets en mots, je prends un tel plaisir que j’en suis parfois émue. Mes enfants et mes élèves ne s’y trompent pas. J’adore quand ils m’écoutent, bouche ouverte, sursautant, fronçant les sourcils, prenant un air peiné ou riant à bon escient. Quand je suis à la bibliothèque et que je lis un livre aux filles, plusieurs enfants finissent par graviter autour de moi, parfois même ceux d’une dizaine d’années. La bibliothécaire m’a déjà dit que c’était un tel plaisir de m’écouter qu’ils devraient m’embaucher (tiens, idée de reconversion?).

À la maison, chacun a peu à peu spontanément trouvé son rôle. Je ne culpabilise plus de ne pas savoir jouer avec mes enfants. J’en ai presque fait le deuil. Je suis nulle, et c’est ainsi. Les liens que je tisse avec eux sont d’une autre nature. Hamid se charge du jeu, je développe autre chose, et l’équilibre se construit sur cet accord tacite.

Aujourd’hui, je sais que ma force réside dans ma faiblesse: savoir donner vie à des histoires que je ne sais pas imaginer.

 

 

10 réflexions sur “Jouer avec ses enfants, ou se résigner à sa propre nullité

  1. Carole dit :

    Ca me rassure…je crains également avoir perdu une bonne dose de l imagination que j avais étant enfant. Pourtant je passais des heures à inventer 1001 histoires à mes barbies, mes playmobils, mes petits malins (c était mignoooon les petits malins!) Et aujourd’hui comme toi, je veux bien jouer à la dînette deux minutes mais j’ai beaucoup de mal à rentrer dans le jeu, à m extasier sur la soupe d herbe qu on me sert au parc ou à faire bouger et parler les petits playmobils qui me gonflent prodigieusement !
    Pourtant je joue beaucoup avec mes filles mais m aperçois que j’ai besoin d un cadre, les jeux de société et les activités créatives me vont tres bien: on est guidé, on sait quand ca commence et quand ca finit…
    Je pense que ca ne traumatise pas les enfants qu on ne rentre pas dans leurs aventures…ma mere etait tres présente et jouait beaucoup avec moi, pourtant j’ai le souvenir de longues heures passées seule à bâtir mes mondes imaginaires, ou avec mes copines, mais pas avec elle. (Rarement avec ma soeur aussi mais elle a 7 ans de plus, forcément)
    Et ca ne m a pas manqué. Aujourd’hui j apprécie d autant plus que les filles s éclatent avec leurs poupées ou playmobils car c’est le seul moment où elles peuvent jouer seules longtemps sans me solliciter ou ensemble sans (trop) se chamailler!

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    • lafamillebblog dit :

      Ah, qu’est-ce que tu es déculpabilisante Carole! Tu as raison, quand j’y pense, mes souvenirs de jeux sont avec mon frère et ma soeur (au passage, nous avions toi et moi exactement les mêmes jeux!), et je me porte comme un charme! A croire que de nos jours, une pression repose inconsciemment sur nos épaules, je crois que nos parents ne se sont jamais pris la tête autant que nous, ils avaient envie, ils faisaient, ils n’avaient pas envie, c’était tant pis! On se rejoint sur le cadre aussi!

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  2. Carole dit :

    Tiens j y pense…ca ne serait pas à relier à la charge mentale des femmes, peut être ? Avoir toujours au dessus de la tete ces petites bulles de « facture crèche /machine de draps/ culottes à racheter/décongeler un truc/à quelle heure je les dépose demain?.. » comme dans la BD, je pense que ca n aide pas à se concentrer sur la famille playmobil qui va au marché.
    Alors qu un livre ou un jeu de société, ca trouve plus sa place au milieu du reste ?

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    • lafamillebblog dit :

      Certainement! Nos cerveaux doivent trouver-là leurs limites! Pour appuyer ça, il faudrait faire une étude complète avec sondage, en cherchant le lien entre qui pense à tout et qui joue dans la famille…Personne n’y a pensé? (Idée de reconversion!)

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  3. Ariane dit :

    Et les jeux de société, tu aimes ? Et les activités manuelles ? Depuis que tes filles sont deux en tout cas, il n’y a plus de raison de culpabiliser, car elles ont de quoi se construire des scénarii plus riches que les parents ne le feront jamais !

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    • lafamillebblog dit :

      Oui, j’aime, les activités manuelles ça me branche un peu moins mais je préfère ça aux histoires à inventer. Tu as raison, je devrais arrêter de me prendre la tête, elles sont deux, mais si elles nous sollicitent encore, c’est bien que par moments ça ne leur suffit pas!

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  4. bou_dchou dit :

    Aucune imagination non plus pour jouer… Le mien adore faire des legos et je sais faire que des maisons… Il a déjà bien plus de créativité que moi pour constuire des sondes pour jupiter, des fuées et des voitures lunaires. Et si j’essaie, il me dit que papa fait mieux… Alors je propose des choses que j’aime mieux faire, comme des jeux de société!

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  5. Amandine dit :

    moi non plus je n’aime pas jouer aux jeux d’imagination avec les enfants pourtant j’ai joué à la poupée jusque très très tard mais seule et je n’en ai jamais souffert. Je ne pense d’ailleurs avoir jamais demandé à ma mère de jouer à la poupée avec moi.
    Les jeux de société ça commence à m’amuser un peu parce qu’Enna comprend un peu mieux les stratégies et yann est un petit plus calme (mais un tout tout petit peu plus). Souvent il tient avec papa de toute façon. On initie Enna au Yam’s! Notre jeu favori des vacances. Et un jour on les initiera au tarot comme mes parents ont fait avec nous…mais on en est pas là.

    Bref,moi non plus c’est pas ma tasse de thé de jouer avec eux surtout quand ça pleure parce que ça ne gagne pas ou alors quand ça fait n’importe quoi en jouant ou que ça en met partout avec la peinture…mais bon…ils vont grandir! Ca ira mieux! Hein?? Dites que ça ira mieuxSVP!!!!

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    • lafamillebblog dit :

      Bon je vois que je fais l’unanimité et ça me rassure!! C’est vrai que la transmission familiale joue dans les jeux de société et je trouve ça génial! Nous on a même ressorti nos propres jeux d’enfants (ma mère garde tout!)!
      PS: ça ira mieux, je sais pas, les avis sont partagés sur la question!😉

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