Photos de famille, souvenirs et droit à l’oubli

Pendant ces vacances, je me suis occupée  d’une tâche auto-octroyée depuis la naissance de Fériel: le transfert, le tri, le choix et l’impression de nos photos de famille. Ma démarche me pose question à chaque fois que je l’entreprends: quel devenir pour nos milliers de clichés?

Pour moi, Quality Street ne désigne pas une marque de bonbons vieillotte, mais une boîte en métal aux bords un peu rouillés, que ma grand-mère sortait de son armoire massive entre un gâteau au moka et quelques périodes d’ennui. C’étaient toujours des moments de fête. Je crois que je tiens mon amour des vieilles photos de cette période.

Là, dans deux boîtes un peu usées, tenait toute mon histoire familiale maternelle, la branche belge, la branche française, les oncles, les tantes, mon arrière grand-mère si acariâtre, les maisons en briques, les conditions de vie, ma mère, le soleil qui perçait à travers des clichés jaunis, dentelés et un peu fripés d’avoir été tant de fois manipulés. Tous ces destins, ces vies, ces conditions de vie si différentes des miennes alors me fascinaient. Nous les regardions attablés, faisant tourner les photos que chacun gratifiait de son anecdote personnelle, et je m’usais les yeux sur certaines pour percer le mystère d’un regard ou d’un sourire. Ces photos, ma mère les a récupérées en partie, il y a deux ans, après le décès de ma grand-mère.

Nous les avons regardées avec les filles récemment. En 2017, mes enfants ont manipulé des papiers vieux de plus 70 ans, et la portée et la beauté de cet héritage simple mais presque magique m’ont confortée dans mon choix d’imprimer nos photos actuelles plutôt que de les conserver sous forme numérique.

Car c’est aussi via des albums que je montre mes propres photos d’enfance à mes enfants. Via des albums que nous nous rassemblons physiquement pour partager des souvenirs, des ressemblances, des évènements, tout ce qui fait que mon histoire est aussi leur histoire.

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Tout cela est trop important pour rester dans un ordinateur ou un disque dur. Je m’imagine mal transmettre un disque dur à mes enfants. J’ai toujours trouvé que regarder des clichés sur un ordinateur avait quelque chose de froid, de séparateur, de peu authentique, chacun étant dépendant du clavier ou de la souris qu’une seule personne manipule. Des photos, ça se touche, ça s’échange, ça s’accroche et se décroche, ça se range, ça se ressort.

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Il est tellement plus confortable et sécurisant de se dire que toutes nos photos sont là, à l’abri dans un disque dur. Dans l’idéal, il faudrait même les garder dans plusieurs disques durs, au cas où. Mais dans 20, 30, 40 ans, ce support aura évolué, quelle garantie avons-nous que le sésame sera transférable et utilisable en l’état? Nous savons tous que les médias évoluent très rapidement et deviennent vite obsolètes. Quant à internet, j’ai du mal à imaginer quel visage il aura dans deux générations. Le papier, lui est immuable. Transmissible directement.

Mais cette conception des choses a un prix: celui de l’effort. Car l’impression implique le tri. Trier, ça prend beaucoup temps. Et l’impression implique le renoncement. Nous sommes dans une société où les photos sont omniprésentes certes, mais aussi réalisables et utilisables à tout moment, si bien que chaque détail de nos vies est potentiellement stocké, même le plus insignifiant. On oublie peut-être d’aller à l’essentiel. J’ai choisi le droit à l’oubli. Le droit d’oublier cette galipette, ce sourire, cette fois où elles ont fait tomber un objet pour la première fois, le droit d’oublier une expression particulière, ce village qu’on a visité, cette fois où elles avaient mis du chocolat partout. J’ai choisi, en assumant cette charge, de ne pas être la gardienne de tous nos souvenirs, mais de certains de nos souvenirs.

Parce que c’est la vie. Parce que vouloir tout retenir est une utopie, un leurre, qui enlèvent saveur et valeur à ce que notre cerveau, nos émotions, nos impulsions choisissent de conserver. Parce que les images ne sont pas les seules garantes de notre histoire, et que les mots sont inégalables pour transmettre certaines pensées.

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Aujourd’hui, notre mémoire familiale comprend plus de 2 400 photos, réparties en 13 albums que nous feuilletons régulièrement, assis et serrés sur le canapé. Ces clichés sont notre trésor, notre compilation affective, et chaque photo a une valeur et une rareté parce qu’elle a été sélectionnée et préférée à d’autres.

Pour que mes enfants associent toujours le mot photo au mot partage.

Et chez vous, comment se conservent et se transmettent les souvenirs de famille?

 

16 réflexions sur “Photos de famille, souvenirs et droit à l’oubli

  1. Morgane dit :

    Chez moi, une partie de ma famille est très photos, l’autre moins! Dès que j’étais dans ma 2e maison, dès toute petite, je me ruais sur les albums (il y en a 6 énormes), j’aidais ma 2e maman à les confectionner, j’ai reçu beaucoup de réponses à mes questions en les feuilletant, en découvrant des visages du passé, d’autres plus connus, des lieux, des rencontres…. C’était magique! Ces albums sont toujours chez elle, c’est notre héritage à mes frères et soeurs et moi, un graal inestimable. Par la suite, dès l’adolescence j’ai constitué mes propres albums avec mes potos, ma famille acrandie, mes amoureux… Mes boîtes de photos ont subi les dommages d’une cave inondée mais eux sont intacts, bien au chaud en première place dans mon salon! Mon homme vit mal que je garde des albums entiers avec mes exs mais hors de question de m’en débarrasser, ils sont les témoins de mon chemin de vie!
    Maman, j’ai moi aussi voulu transmettre des photos papier à mes filles, d’abord avec un album en scrapbooking fait pendant leurs 6 premiers mois, puis avec un album personnel dédié à chacune et qui retraçait leurs 3 premières années. Ce sont des albums fait sur un site avec choix de la mise en page, des fonds…
    Cela m’a pris un temps fou, surtout le tri comme tu dis!
    Et j’avais pour ambition d’en faire un tous les 3 ans… je n’ai plus jamais eu le temps depuis ma reprise du boulot à plein temps, et c’est regrettable ! Plus j’attends, plus la tâche est insurmontable… Et elles me les réclament évidemment ! Ça me donnerait presque envie de reprendre aujourd’hui !
    La semaine dernière j’ai retrouvé l’album en scrap qu’elles n’avaient jamais vu, elles étaient éblouies. J’ai pu leur lire une lettre d’amour cachée dans le décor et que je leur avais écrite les premiers jours de leur vie…. Que d’émotions ! Après ça, comment pourront-elles douter de l’amour que je leur porte???!
    Je remercie d’ailleurs ma 2e maman qui se trouvait derrière l’objectif dès mes 1ers jours et sans qui tout cet héritage famililal n’aurait pas existé….

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    • LafamilleB dit :

      Merci pour ce commentaire Morgane, il m’a beaucoup touchée et émue…à lire les premiers témoignages ça semble être une culture familiale et ta 2ème maman a été l’impulsion génératrice, bravo à elle, je l’admire pour ce qu’elle a accompli et pour les jalons qu’elle t’a donnés.
      Puisses-tu retrouver le temps et l’énergie de poursuivre cet héritage, tu en as déjà fait beaucoup pour tes filles ❤️

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  2. Ariane dit :

    De mon côté, tu t’en doutes, j’ai une grande passion pour la photo alors comment dire… Une trentaine d’albums de nous petites hérités du déménagement de mon père + les 40 miens à ce jour… Je ne sais plus où les mettre, c’est un vrai problème ! Mais je continue de m’astreindre à imprimer chaque fin d’année car quel souvenir plus précieux que celui-là ? Je ne me lasse pas de les regarder et je vois déjà que Bérénice y prend goût, régulièrement je la retrouve dans son lit avec un album d’elle qu’elle est allé piocher dans la bibliothèque qui y est consacrée !

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    • LafamilleB dit :

      C’est sûr que le réflexe parental déteint sur les enfants, les filles aussi vont régulièrement les regarder, mais j’avoue qu’au niveau quantité tu me bats à plate couture! 😄
      Ici j’essaie de m’y tenir tous les 6 mois pour ne pas me laisser trop déborder.

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  3. mamande4fr dit :

    Chez nous, j’ai un album photo par enfant. Je leur imprime une vingtaine de photos par an, les moments forts de l’année, et je leur colle. Ainsi, c’est un album que je complète et qui les suis. Ne retenir que l’essentiel, car je me dis dans 20 ans, 3 photos d’eux bébé leur suffiront ! 🙂
    C’est ce que ma mère avait fait pour nous, et je trouve ça une très bonne idée !

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    • LafamilleB dit :

      Effectivement, c’est une très belle illustration « d’aller à l’essentiel »! Imprimes-tu d’autres photos « pour toi » par ailleurs? Parce qu’ici j’ai dû mal à me restreindre (elle est trop belle sur cette photo, et puis sur celle-là j’adore son sourire, etc etc)!

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  4. Marine J. dit :

    Et bien à la maison,c’est exactement comme chez toi. Je passe un temps fou à tout trier et classer, à sélectionner et à imprimer pour ensuite tout coller dans des albums, comme le faisaient mes parents.
    Ces albums je les ai commencés depuis plus de 15 ans, depuis que j’ai rencontré Gabriel. Ils retracent toute notre vie, nos vacances, nos voyages, nos rencontres, nos amis (vous êtes dedans!!!). J’ai également commencé un album par fille, rien que pour elles.
    Et puis il y a toujours ce « blog », disons plutôt ce journal que j’avais commencé grâce toi et que je poursuis désormais directement sur word. J’y retrace les progrès des filles, leurs peines, leurs joies et les grands moments de famille. J’agrémente les articles de petites photos.Tout cela est un boulot de dingue mais je m’astreins régulièrement pour que la tache ne devienne pas chronophage. C’est comme un devoir pour moi.
    Et puis, dans un coin de ma tête je me dis toujours qu’on ne sait pas de quoi sera fait demain; surtout depuis ces dernières années… Aujourd’hui elles sont tellement petites qu’elles n’auront aucun souvenir de leur maman. Au moins, comme ça, elles auront une trace de moi et apprendront presque directement, que je les aime très fort (c’est mon côté sombre et prévoyant…)

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    • LafamilleB dit :

      Marine, je t’admire, vraiment, de prendre le temps de faire tout cela! Je t’avoue que je de mon côté, je me suis restreinte à nos photos de famille, les photos d’amis sont stockées, dans l’idéal, il faudrait que je m’y colle aussi! Et puis ce « blog » que tu continues à écrire, chapeau! Quand j’ai supprimé le mien je n’ai quasiment rien gardé, j’essaie de me dire que nos parents n’avaient pas tout ça et nous ont quand-même transmis leur mémoire (enjolivée, mille fois enjolivée, j’en suis certaine), mais ta démarche est admirable. Tes filles ont de la chance, avoir accès à toute cette histoire!

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  5. Lucie dit :

    Chez moi aussi, les photos c’est quelquechose de sacré… Depuis toute petite j’ai toujours adoré ça. Je me souviens avoir passé un temps à regarder les albums de jeunesse de ma mère, à imaginer, quelle adolescente elle avait pu être, quelle copine elle avait pu être, quelle jeune femme enceinte elle avait été… A travers ces photos, j’ai un peu l’impression d’avoir vécu ces moments avec elle, en tout cas, je me suis imaginé les vivre. Et sur ces 3 autres frères et soeurs, j’ai été auto proclamé responsable de ces photos. Quand on se retrouve tous ensemble et que certains oublient leurs appareils ils ne s’en font pas, ils savent que moi j’aurai toujours le mien. J’aime fixer des moments, des détails, des visages des sourires… Quand je prends ces photos, je sais que je vais aimer retrouver ces sensations plus tard et qu’une photo me suffira à retrouver une ambiance, une atmosphère, une émotion.
    Forcément à ma première grossesse, l’envie de fixer chaque moment s’est renforcée. Et cela s’est poursuivi avec bébé 2 puis 3… Après notre mariage, nous avons choisi d’envoyer à chaque invité des photos choisies personnellement pour que chacun reparte avec « son » souvenir. Je te laisse imaginer le nombre d’heures que j’ai passé, à choisir chaque photo; la développer et l’envoyer à chacun.
    Et comme toi, je trouve ça triste de regarder un écran, j’aime toucher les photos, les faire passer de main en main. Alors mes enfants ont leurs photos. Et même s’ils n’en prennent pas toujours soin, ils ont leurs préférées, celles qu’ils choisissent de supprimer; celles qu’ils veulent absolument avoir sur les murs de leur chambre et puis il y a celles qu’ils choisissent d’offrir à leurs copains, à leurs cousins comme souvenir d’un moment partagé. Je trouve que ça leur permet à eux aussi de choisir. Aujourd’hui avec le numérique, ils est possible de prendre des milliers de photos pour les laisser dormir sur un ordinateur alors que quand j’étais enfant , je me rappelle choisir le moment de faire une photo pour ne pas gâcher de pellicule! Je ne suis pas nostalgique de ces moments mais je trouve ça important de leur transmettre ça. Notre grand garçon a même depuis 1 an maintenant son premier appareil photo qui n’est pas un appareil pour enfants mais notre ancien appareil. J’avoue que je ressens quelquechose quand je le vois prendre ses photos, penser à mettre sa batterie à charger avant un évènement, me demander de les vider sur un PC.
    Je crois avoir commencé à lui transmettre mon amour des images et de ces traces de nous..

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    • LafamilleB dit :

      Merci beaucoup pour ce beau témoignage Lucie, je crois que tu soulèves une question fondamentale sur laquelle je ne me suis pas assez penchée: la pratique par les enfants. Nous aussi avions d’anciens appareils que nous pourrions facilement refiler aux filles. Je suis certaine que cette habitude forme leur regard d’une part, mais aussi leur sensibilité à la rareté, à ce qui en vaut la peine, dans notre société où tout passe et tout se vaut…je vais aller fouiller dans mes tiroirs 😉 Continue ce beau parcours!!

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  6. Madame Bobette dit :

    J’aime beaucoup les photos aussi!! Et il faut se le dire, je ne regarde quasiment que celles qui sont sur papier… Ado, je tenais un petit album papier. Depuis notre mariage puis la naissance de Tess, je fais maintenant des livres photo en ligne. C’est joli, ça se feuillète facilement et nos souvenirs restent là dans nos mains, et sont surtout transmissibles 🙂

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    • LafamilleB dit :

      J’en ai fait un pour notre voyage de noces et j’ai du mal à ne pas me prendre la tête, j’aime pas les mises en page, du coup je personnalise et ça me prend 3 plombes 😂Mais cette solution a l’avantage d’être très agréable au regard et puis les photos sont moins fragiles une fois imprimées dans la page!

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  7. Ambre dit :

    Ton article aura eu le mérite de me faire penser à mes photos pendant tout le week end!
    J’adore les photos.. j’adorais regarder les photos de famille étant petites et nous prenons beaucoup de photos…
    Mais je n’aime pas trop les regarder sur ordinateur;. avec en plus le risque de perdre les données avec l’informatique… Avec un virus informatique nous avons eu très peur de perdre toutes nos photos il y a quelques années, dont bien sur un grand nombre n’était pas imprimé… un stress de 72 heures ou il a fallu décrypter les photos photo par photo….
    bref je m’égare.. tout cela pour dire quelques années je suis passée aux livres photos ca me permet de choisir beaucoup de photos!!!!
    Mais c’est beaucoup beaucoup de temps de créer un livre.
    Les enfants ont leur livre de leur première année (un peu plus pour l’ainé).
    Je souhaite faire depuis presque trois ans (j’ai l’idée mais pas le temps ou je ne prends pas le temps) un libre photo par année.. Mais il faudrait en faire un exemplaire pour nous et un pour chacun de nos enfants… car si j’en édite qu’un seul, les enfants n’auront pas de livres plus tard… mais l’anniversaire de l’un avec les copains ne va pas intéresser l’autre plus tard, ni tout le détail d’une communion, d’une compétition de sport ou autre….
    Alors, et c’et ma réflexion du week end, je vais faire des livres photos par année pour nous et pour chaque enfant je vais imprimer leurs photos et faire des albums… de belles soirées en perspective!!!!

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    • LafamilleB dit :

      Je parlais justement de cette problématique avec Hamid et j’ai une vision beaucoup plus globale de la chose: pour moi c’est notre histoire familiale et les photos de l’un sont les photos de tous, si les anniversaires des sœurs les saoulent, elles sauteront des pages 😉plus sérieusement, je pense qu’il y a une énorme part de reproduction: ceux qui ont eu leur propre album d’enfant auront tendance à le faire pour les leurs, dans ma famille c’était un joyeux bordel, chacun piochait à droite-à gauche, et puis les copines de mes sœurs sont tellement anciennes pour certaines que j’ai énormément d’affection pour elles et je prends plaisir à les retrouver enfants ou ados en photo. L’histoire de ma sœur, ou de mon frère, c’est aussi mon histoire.
      Quand au risque de perdre des photos…j’ai lu le témoignage bouleversant d’une maman qui a perdu toutes ses photos une année…l’année suivante, c’est son fils qu’elle a perdu…il ne lui reste que quelques photos de classe…alors oui, imprimons, peu importe la forme et le support, peu importe si c’est en vrac dans des boites ou parfaitement rangé et daté!
      PS: ton idée finale est géniale je trouve mais…bon courage! 😉

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